PaparAZZO pour une geisha

Kyoto – 8 février 2002

Je marchais seul à Kyoto, et le froid paralysait jusqu’à la pointe de mes cheveux. A quoi servent les distributeurs automatiques de boissons chaudes qui crachent dans la rue cafés et soupes aux pommes de terre, si 20 secondes suffisent pour que la chaleur se soit complètement dissipée dans l’entropie de l’univers ? Je ne voulais pas suivre ce couple, mais ils étaient sinueux et semblaient heureux, c’est ainsi qu’avec une certaine spontanéité je me suis accroché à eux sur les sentiers longeant les temples d’un parc.

 

Puis ils ont traversé au feu, pris la grande route qui mène à Gion, et moi, je les ai suivis. Je ne voulais pas, je le promets, mais j’ai continué à me cramponner à eux – sans aucune arrière-pensée. Eux, ils ont filé tout droit, et peut-être aurais-je dû continuer à les suivre. Mais j’ai tourné à gauche, là où la route se dépouillait de son asphalte pour se vêtir de vieilles pierres, et sautait ainsi dans le cercle fermé des rues nobles. Il y avait même la lumière des lanternes qui se reflétait sur les parois lisses. Entre les vieilles maisons basses qui bordaient la rue, des chaussures en bois résonnaient derrière moi : comment pouvait-elle prétendre passer inaperçues ? Je ne lui ai pas laissé le temps de me doubler sur la droite, je me suis retourné d’un coup, et mes yeux se sont heurtés à un visage aussi blanc que de la farine de riz, et une bouche rouge qui évoquait un pétale de rose posé sur des lèvres douces.

 

«Mais qu’est-CE que c’est qu’une geisha ? » je me demandais le matin de ce même jour, en abandonnant le circuit canonique entre les temples de la rive est de Kyoto, pour me perdre dans les ruelles qui montent vers les collines.[Il s’agit bien d’une simple question, j’aurais peut-être dû la formuler avec un « Qui est-ce …» au lieu d’un « Qu’est-ce que … ». Mais je vous en prie, pas de polémiques, et ne m’accusez pas tout de suite de misogynie ! ]

Pour commencer, les geishas sont des femmes japonaises. Beaucoup de personnes sont convaincues qu’il s’agit de femmes qui – si vous êtes un homme – vous suivent en marchant à environ un demi mètre derrière vous. Ce qui est une bêtise, car toutes les femmes japonaises, pour respecter les traditions sociales, devraient avoir l’obligeance de marcher derrière les hommes. Il est bien possible, par ailleurs, que nombre de couples ne respectent plus ce précepte ; mais il ne me semble pas convenable de critiquer ici ces traditions séculaires.

Les plus malins répondraient sournoisement qu’une geisha est une prostituée. Pas exactement. Il serait décidément réducteur de traiter les geishas de putains ! Quelqu’un pourrait tenter de rectifier, en me disant que les geishas sont des prostituées de haut vol, qui se font payer à coup de Yen pour leurs prestations sexuelles. Nous n’y sommes pas. Même ainsi la définition reste terriblement réductrice.

Ce qui est certain, c’est que les geishas sont des femmes d’un raffinement inouï, qui sont rémunérées en fonction du temps qu’elles passent en votre compagnie. Mais les prestations qu’elles offrent à leurs clients ne sont pas de nature précisément sexuelle. Ou du moins, elles ne le sont pas de manière exclusive, et certainement le sexe ne constitue-t-il pas l’activité centrale de la profession d’une geisha. Il n’en est pas l’élément de façade, il n’en est pas le  vecteur d’accroche, ni le premier degré que la société reconnaît et accepte.

Les geishas ne s’achètent pas dans la rue, après avoir préalablement estimé le goût exquis de l’achat au travers des vitres d’une voiture dans la pénombre blafarde des lampes, en baissant la fenêtre pour en demander le prix et en se cachant dans une ruelle sombre pour jouir des plaisirs de la chaire payante.

Les geishas ne sont pas du tout des prostituées ! Elles jouissent d’un statut bien plus élevé, car elles constituent un élément clé de la société traditionnelle japonaise. [Quelqu’un pourrait en réalité défendre la thèse selon laquelle les putains sont des éléments clés de toute société digne de ce nom ! Mais je ne rentrerai pas dans cette querelle].

Dans la société traditionnelle japonaise, où la femme est reléguée à un rôle de soumission totale, il était nécessaire de façonner des super femmes – capables d’entretenir les hommes du monde dans un rapport « d’égal à égal ». Discuter avec eux, les étonner avec la magie du chant et de la danse, vider ensemble une bouteille de saké, et se pincer dialectiquement avec des mots, ou les doigts sur les fesses. Ceci est le rôle officiel, le premier degré des geishas. Des femmes, entraîneuses raffinées, avec lesquelles on passe une soirée pour se remettre des fatigues de la vie professionnelle.

Les geishas constituent un univers à part entière, un monde parallèle, basé sur des règles rigoureusement codifiées. Un univers qui a même sa capitale : KYOTO. C’est ici que depuis toujours vivent les geishas les plus réputées, et c’est ici encore qu' aujourd’hui la formation et l’exercice de la profession se fondent sur un respect absolu des traditions. Il existe même un Bureau d’enregistrement où les geishas s’inscrivent pour exercer dans la régularité ; dans ce bureau les recettes sont rigoureusement comptabilisées, ce qui oblige les geishas à payer le dû aux caisses de l’Etat.

Au début du XX siècle, 800 beautés geishas illuminaient la seule Kyoto, en plus de plusieurs dizaines d’autres professionnelles du secteur dans le reste du Japon. Aujourd’hui, balayées par la tourmente impétueuse du progrès, il en reste une soixantaine, pratiquement toutes concentrées dans le quartier mythique de GION à Kyoto.

Si vous parlez japonais, vous saurez peut-être que le mot GEI (bien en vue dans le terme GEIsha) signifie « arts ». Et bien oui, les geishas sont étymologiquement des artistes (ou artisanes si vous préférez). Les geishas excellent dans les arts du chant [avec une voix qui semblera peut-être un peu stridente aux oreilles délicates de nos bons occidentaux], de la musique [le SHAMIZEN, un instrument de la famille des tambours, est leur compagnon préféré] et surtout de la danse. L’art de la danse est l’activité suprême, la plus prestigieuse d’une geisha ; et chaque mouvement s’inspire des enseignements de l’ancienne école INOUE.

Les geishas vont à l’école, et suivent un long cursus de formation avant de pouvoir se déclarer telles. Il y a les apprenties (dites MAIKO), et il y a les geishas confirmées. Et pour passer d’un statut à l’autre, l’apprentie doit trouver une marraine qui l’introduira progressivement dans des rendez-vous exclusifs avec les clients/hommes. Je vous avais bien dit qu’il s’agissait d’un système parfaitement codifié … !

Les geishas vivent dans les OKIYA, des maisons pour ainsi dire « communautaires », qui en général hébergent deux ou trois femmes chacune – sans compter les éventuelles apprenties. L’okiya est la propriété d’une geisha à la retraite, qui, sortie du métier, investit dans des jeunes filles dans le but d'en tirer des profits une fois qu’elles seront devenues des geishas confirmées. Traditionnellement l’okiya ACHETE des gamines, leur assure le gîte et le couvert, couvre leurs frais scolaires, et exige que tout lui soit remboursé  (avec les intérêts dus, et sans oublier le montant de l'achat) lorsque la geisha commence à percevoir les revenus de son activité d’entraîneuse de luxe. Un système surprenant où des ESCLAVES s’affranchissent dans le temps en exerçant la profession pour laquelle elles ont été achetées et éduquées !

La principale richesse d’une okiya est représentée – outre bien sûr  la présence de jeunes filles prometteuses – par sa garde-robe extrêmement précieuse de KIMONOS. En public, les geishas se présentent avec des habits, un maquillage et des coiffures d’un raffinement inouï. Les kimonos sont spectaculaires, brodés de dessins raffinés et dans de riches matières ; et il y a toujours un OBI – une grande rosette nouée dans le dos – harmonisé avec la couleurs et les motifs du kimono . Les geishas se chaussent de sabots de bois, décidément plus sophistiqués que ceux de nos campagnes. Les comparer à des sabots me semble finalement hors propos. Et puis il y a le maquillage blanc sur le visage, les lèvres peintes en rouge, et tout le reste. Pour compléter le tout, la coiffure en « pêche fendue » qui tient son nom de sa ressemblance avec une pêche fendue en son milieu. Il s’agit d’une coiffure si compliquée que les pauvres geishas sont contraintes de dormir sur un coussin spécial – le TAKAMAKURA -, destiné à soutenir uniquement le cou sans toucher un seul cheveu. 

Il suffit de regarder le cou d’une geisha, pour savoir s’il s’agit d’une apprentie ou d’une professionnelle attitrée. Les premières portent un col rouge, alors que les deuxièmes arborent un col blanc ; ainsi, disent-elles  « changer le col », pour indiquer qu’une geisha a atteint le degré de professionnelle confirmée.

Les rendez-vous des geishas avec leurs clients – eux aussi réglementés de façon millimétrique – se déroulent dans des lieux bien précis. Et terriblement exclusifs. Ils se tiennent uniquement dans les maisons de thé. Des sortes de clubs privés, où, naturellement, on ne va pas seulement pour boire du thé. Et il ne s’agit en général pas d’ un tête à tête entre une geisha et son client, mais plutôt de fêtes privées, où un homme invite quelques amis et requiert la présence de plusieurs geishas, ses préférées. Le patron de la maison du thé prend les commandes et les passe à l’okya. Durant le festin, dans une des salles privées de la maison, chacune de nos animatrices raffinées s’assoit derrière un client, discute, boit, chante, joue et danse comme il faut. Pour une Geisha, faire du marketing signifie satisfaire le plus grand nombre de demandes, et avoir le cercle de clients habitués le plus large possible. Pour multiplier les profits, les geishas participent en général à plusieurs fêtes par soirée, et sont payées en fonction du temps passé en compagnie des clients qui les ont engagées. Si votre curiosité est encore vive, sachez que le temps est mesuré avec le nombre de bâtons d’encens brûlés durant la présence de la geisha. Un chronomètre peu précis, mais décidément suggestif.

Je sens malgré tout que quelque chose vous échappe dans cette belle histoire. D’accord les qualités artistiques. Et passent aussi les festins courtois dans les maisons de thé. Mais enfin, nous ne sommes pas si naïfs ! Vous ne voudriez pas me faire croire qu’il n’y a même pas un soupçon de sexe dans cette histoire ?

Je vous avez prévenu que – si sexe il y a – il reste bien caché. A vrai dire, une geisha ne mettrait pas en péril sa réputation en s’offrant pour une seule nuit.. [A moins, bien entendu, d’être elle même prise d’une passion irrépressible – mais ceci ne fait pas partie de la sphère professionnelle]. Ainsi, même les affaires les plus strictement érotiques sont-elles gouvernées par des règles immuables !

Il y a tout d’abord la « première nuit » ; appelée aussi dépucelage – pour être plus prosaïque. Au Japon on la nomme timidement « MIZUAGE». Les clients intéressés se manifestent et la jeune Geisha prise pour cible évaluera (avec la maîtresse de son okiya) l’intérêt économique de s’offrir à tel ou tel client. La geisha offrira alors un « Ekubo » a chacun des prétendants sélectionnés, c’est à dire un gâteau de riz sucré à l’apparence semble-t-il suggestive donnée par son « cœur » rouge. Ce geste sera le point de départ de véritables enchères entre les prétendants, qui se disputeront avec nombre de surenchères. Naturellement, la geisha fera don de sa virginité au meilleur offrant. On dit que certains mizuages ont atteint des montants astronomiques. Mais personne n’osera raconter à une geisha les joies adolescentes du premier amour !

Après la première nuit, d’autres nuits se suivent et se monnayent très cher. On n’ achète pas une seule nuit, mais un ensemble de rencontres amoureuses étalées sur une longue période – généralement de un an. Le principe est identique : les prétendants se déclarent, une première sélection est faite par l’okiya, et c’est parti pour un jeu de relances et de très longues négociations. Le meilleur parti [quel qu’en soit le motif – économique au moins – que l’okiya juge prépondérant] deviendra le « Danna » de la geisha pour la période établie. Il pourra alors jouir d’un droit exclusif sur elle en matière de rencontres érotiques. Danna signifie traditionnellement « mari » en japonais. Naturellement, le danna peut être un homme marié. Mais toujours est-il que la geisha et son danna concrétisent leur union érotique temporaire par une sorte de mariage officiel . Une cérémonie qui – inutile de le dire – se déroule en présence d'invités, dans les salons de l’immanquable maison de thé. On suppose que l’épouse officielle du Danna ne fait pas partie de l’assistance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas par quels étranges mécanismes intérieurs, mais ce soir-là j’étais plongé dans un Blues inquiétant. Si je n’avais pas pris cette noble route à gauche, mon blues aurait probablement survécu jusqu’au jour suivant. Et si je n’avais pas croisé ce visage de riz blanc à la lèvre orné d’un pétale de rose, il ne se serait sûrement pas transformé en excitation soudaine. J’avais trouvé le premier passage qui pouvait finalement faire taire les questions qui se bousculaient dans ma tête depuis le matin. Et je n’avais nullement l’intention de le laisser s’échapper. J’ai dégainé mon appareil photo numérique, j’ai endossé les gestes d’un Paparazzo, et j’ai commencé mon investigation. Où peut-on débusquer une geisha ? Je savais que –sans parler un seul mot de japonais, mais surtout sans l’appui d’un parrain – il me serait impossible de franchir la porte secrète d’une maison de thé. Mais au moins un regard, juste un regard…je ne voulais pas glisser sur les les pavés de la rue Hanami-Koji de Gion sans avoir capturé au moins un regard de geisha entre les pixels de mon appareil digital.

J’ai rencontré un homme barbu ; il parlait bien anglais. Lui aussi prenait des photos, mais c’était un professionnel, lui. Et il était incroyablement bien informé sur les faits. Il m’a montré l’entrée d’une okiya, et sur la porte, la plaque en bois où sont gravés les noms des trois geishas qui vivent là. Il m’a expliqué que le prochain changement (d’un rendez-vous à l’autre) aurait lieu à huit heures et demi, et il m’a emmené devant la maison de thé « Ichiriki », certainement la maison la plus célèbre de Kyoto, et donc du monde entier.

 

Puis quatre d’entre elles sont sorties à tour de rôle pour aller rejoindre des clients, et je me suis encore un peu plus glissé dans la peau du paparazzo. Je les ai suivies à la dérobée, ces pauvres geishas qui couraient en faisant résonner leurs  semelles de bois sur les dalles de pierre. Complètement fou d’elles. Et comme Aladin l’avait fait  avec son génie de la lampe, je les ai emprisonnées toutes les quatre entre les pixels mobiles de mon appareil numérique, ET JE LES AI EMPORTEES A LA MAISON.

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